Langue et identité: le berbère en Afrique du Nord
(Vermondo Brugnatelli - Université
díUdine)
Qifâ nabki
min dikrâ h'abîbin wa manzilin... "Arrêtez! Pleurons pour le souvenir
d'une aimée et d'un campement..." Tout le monde connaît les
vers de la mucallaqa composée par
Imru' al-Qays il y a presque un millénaire et demi. Depuis lors, un
temps infini s'est écoulé mais ces vers suscitent encore des
émotions dans le coeur de quiconque a éprouvé le regret
d'un amour perdu à jamais, d'un éloignement dont le souvenir
renouvelle la douleur. Ces vers, composés au coeur du désert
d'Arabie, ont été amenés avec eux par les Arabes sur
la vaste aire de leurs conquêtes, et ont continué à renouveler
les émotions de ceux qui les écoutaient, aussi bien Arabes
que non-Arabes. Dans un autre désert, plus grand et terrible encore
que le désert arabe, chez une population qui –bien qu'islamisée–
encore de nos jours n'a pas une grande familiarité avec la langue
arabe, l'auteur d'un poème aussi émouvant est devenu un héros.
Sous le
nom d'Amerolqis les touaregs du Niger se transmettent depuis un temps immémorial
le souvenir de ses gestes surhumaines: il aurait été un géant
très fort et très intelligent, dont les exploits amoureux (inspirés
sans doute par les épisodes de Dârat Juljul et du palanquin
de cUnayza) ne sont surpassés que
par les exploits d'un esprit qui lui a inspiré les meilleures des
inventions : l'écriture tifinagh, la langue poétique et le
violon des femmes --c'est à dire les éléments de base
de la culture touarègue(1).
Et les Kabyles d'Algérie en ont fait Merqis/Mirqis, le prototype
de l'homme fort et vaillant: ur s izmir Mirqis "il est plus fort que
Mirqis" est une expression qu'ils utilisent encore aujourd'hui pour dire
que quelqu'un est très fort et puissant.
Ce que
je viens de rapporter n'est qu'un exemple parmi les centaines que l'on pourrait
apporter pour illustrer l'adaptation, la recréation, l'appropriation
des éléments culturels arabes par le génie des populations
autochtones de l'Afrique du Nord, jadis entièrement non-arabophones,
maintenant beaucoup plus "arabisées" mais encore fortement influencées
par la culture berbère et par sa langue, tamazight, toujours
vivante dans beaucoup de régions.
Oui, le
berbère est encore une langue vivante. Malgré les infinies
vicissitudes de sa longue histoire, on peut dire (pour continuer avec Imru'
al-Qays) que lam iacfu rasmu-hâ limâ nasajat-hâ
min janûbin wa sham'alin.. "sa trace n'a pas été
effacée malgré les vents qui se sont croisés sur elle,
soufflant du sud et du nord"
Une langue
vivante, mais souvent minoritaire. Donc "étrange", et, en quelque
sorte considérée même ... "étrangère". Ce
qui nous amène à poser, au préalable, la question: mais,
au fond, qu'est-ce qu'une "langue étrangère" en Afrique du
Nord?
2. Qu'est-ce qu'une langue "étrangère" en Afrique du Nord?
Dès les débuts
de son histoire, l'Afrique du Nord a representé pour beaucoup de peuples
l'endroit vers où diriger leur expansion, tantôt seulement
commerciale, tantôt visée à implanter des colonies agricoles,
voire une domination politique, et cela soit par des moyens pacifiques,
soit par des guerres, parfois longues et sanglantes. Pendant quelque 3.000
années l'Afrique du Nord a abrité des Phéniciens, des
Grecs, des Romains, des Juifs, des Vandales, des Arabes, des Turcs, des
Français, des Italiens, des Espagnols... Chacun de ces peuples amenait
avec lui sa langue et sa culture, qui a souvent fini par acquérir
un rang de prestige sur le sol africain, et fut même adoptée
par nombre d'autochtones, parfois pendant des siècles, surtout quand
la colonisation se développa en profondeur. La conséquence
de cela est le paradoxe que la véritable langue autochtone de l'Afrique
du Nord (autrefois, le libyen, aujourd'hui le berbère), au niveau
de la langue écrite n'a plus été en usage depuis l'époque
du royaume numide de Jugurtha et de Massinissa.
Comme le
rappelle Mouloud Mammeri, "di zzman n R'um s-etlatinit i-yuran Tertulyan,
Kiperyan, Awgustin, Fr'unt 'u, Ar'nub, Apulay, yili deg yedlisen-nnsen llan ttbut n timmazeght deg d-ekkren; d amedya Apulay deg
yiwen wedlis-ines yeh'ka-d tadyant n "Fsica" u tadyant-a mazal-itt ar assa
sawalen-tt-id deg yiwet tmacahutt tettwassen, qqaren-as Âasfur'-u-Lehwa.
Seg wass-en s-assa ur tbeddel ara lih'ala ghef tmazigt. Di tmura yak° deg ttmeslayen
tamazight (...) ttemsetbaâen inekcamen,
wa irennu taluft-is i tin d-igg'a win t-izwaren. Tamazight dayem teqqim berr'a n wennar. (...)
Di telt alaf isegg°asen agi uran medden s-tefniqt, s-etlatinit, s-tegrigit,
s-taâr'abt, s-tefr'ansist, yiwen ur yuri s-etmazigt."(2)
(Mammeri 1989: 14-15)
Si l'on
pense à l'histoire linguistique de l'Afrique du Nord, il est incontestable
que la seule langue réellement "chez elle" y est le berbère,
dont les traces remontent à la plus haute antiquité,(3)
tandis que toute autre langue devrait être considérée
une langue "étrangère". Et cela vaut aussi pour l'arabe qui
pourtant aujourd'hui est majoritaire et est consacré comme unique
langue officielle dans les constitutions des pays maghrébins.
Si aujourd'hui
l'on considère "langues étrangères" en Afrique du Nord
les langues romanes et pas l'arabe, cela dépend de l'histoire des
derniers siècles. Auparavant, tout comme l'arabe, les langues romanes
ont été longtemps "chez elles" en Afrique du Nord: après
la conquête romaine, le latin, qui s'était bien implanté
dans la région et avait donné des écrivains de la taille
d'un Apulée et d'un Saint Augustin, a continué à se développer
(au moins jusqu'au XIIe siècle, mais ça
et là, probablement, même quelques siècles plus tard),
et a donné lieu à des langues romanes d'Afrique, ce que Tagliavini
appelle la "Romània perduta", e qui pour al-Idisi était al-lat'înî
al-Afrîqî.(4) On peut
déceler aujourd'hui encore des restes non négligeables de
cette longue présence romane en Afrique du Nord aussi bien dans les
parlers berbères que dans les parlers arabes,(5)
et il est souvent difficile de les distinguer des emprunts plus récents
au français ou à l'italien.
3. Le berbère en Afrique du Nord
Aujourd'hui c'est le moment
de l'arabe. Langue asiatique introduite en Afrique du Nord au 7ème
siècle, devenue entretemps majoritaire dans la région, elle
est la seule reconnue et qualifiée de "langue nationale" dans les
Constitutions de la Tunisie, de l'Algérie et du Maroc.(6)
Le berbère n'est pas enseigné dans les écoles et ne
peut pas être utilisé dans l'administration, dans les tribunaux,
etc. Ce monolinguisme étatique est l'héritage du jacobinisme
des anciens maîtres français, et il est paradoxal que cela arrive
au moment où la France, mère de cette conception monolithique
de l'Etat, est en train de reconnaître ses langues régionales
et minoritaires.(7)
La négation
du berbère a lieu de différentes manières dans les
différents pays. En général, elle a eu lieu d'une façon
peu éclatante à l'extérieur, dissimulée dans
le cadre d'une politique d' "arabisation" des pays qui se présente
comme visée surtout à contraster l'expansion de la langue française
mais qui en réalité a fini par s'acharner sur le berbère
dont toute manifestation a été étouffée, folklorisée,
voire carrément interdite. Une des premières manifestations
de l'indépendance au Maroc et en Algérie fut l'abolition des
chaires de berbère aux universités de Rabat (1956) et d'Alger
(1962). Dès lors, une longue série de mesures "contre" le berbère
a été adoptée. Je n'en rappelle que deux parmi les
plus récentes: du côté marocain, une "loi des prénoms"(8)
impose le choix du prénom à l'intérieur d'une liste
fermée qui contient presque seulement des prénoms arabes (même
des prénoms tout à fait étrangers à la tradition
marocaine comme Kadem, Hind, Hamza etc.), sans tenir compte de beaucoup de
prénoms issus de la tradition berbère du pays ou en les modifiant
phonétiquement selon des règles "arabes";(9)
en Algérie, une "loi sur l'arabisation",(10)
promulguée en 1991 et en vigueur depuis le 5 juillet 1998, interdit
l'usage du français et du berbère dans l'école, dans
l'administration et dans les médias, ainsi qu'à l'intérieur
de toute association ou parti politique.(11)
Cette négation
au pays natal entraîne une "invisibilité" du berbère
à l'extérieur, d'où l'absence de toute initiative officielle
pour enseigner la langue et la culture berbères aux fils des immigrés
en Europe ou ailleurs. Quand il existe des institutions qui essaient de garder
la langue et la culture des enfants nord-africains, il s'agit uniquement
de l'arabe classique, la seule langue officielle de ces pays (à ce
propos, v. Tilmatine 1997).
Si la situation
ne changera pas au plus vite, les habitants de l'Afrique du Nord perdront,
peu à peu, toute référence à la langue et à
la culture de leurs ancêtres, au nom d'une culture et d'une langue venues
de l'étranger qui ne se bornent pas à apporter de nouveaux éléments
à la culture locale mais visent à parvenir à la substituer
complètement, sans laisser aucune trace du passé préislamique.(12)
4. Le berbère en Tunisie
En ce qui concerne la Tunisie,
il faut observer qu'elle a toujours joué un rôle très
important pour la culture berbère, et que, vice-versa, la langue
et la culture berbères ont toujours été présentes
dans le panorama tunisien.
S'il est
superflu de rappeler ici les liens étroits qui se mantiennent jusqu'à
nos jours entre les communautés ibadites berbérophones de Tunisie,
Libye et Algérie depuis la destruction de l'état de Tahert,
il ne faut pas oublier que Tunis et la Tunisie ont toujous revêtu un
rôle très important dans la culture kabyle aussi.
Dans l'important
ouvrage de Camille Lacoste-Dujardin (1970: 121-124), qui fait ressortir l'univers
kabyle en partant des contes, il apparaît que, contrairement à
ce qu'on pourrait croire, pour l'imaginaire des Kabyles d'antan la "grande
ville" où l'on songeait à se rendre n'était pas Alger
(qui, en tant que siège du gouvernement turc était considérée
un "étranger proche, mais souvent ennemi"), mais bien au contraire
Tunis ("une ville i temurt-iw : de mon pays, la ville voisine et
amicale où de nombreux Kabyles furent soldats des Hafsides").(13)
Ce rapport
continua pendant l'époque coloniale. Et en effet, c'est à Tunis,
et non à Alger, que se rendirent, par exemple, les membres de la
famille de Si Mohand-ou-Mhand quand ils furent dépossédés
de tous leurs biens après la révolte kabyle de 1871.(14)
A Tunis a toujours existé une "communauté kabyle". Et parmi
ceux qui en firent part, entre autres, je rappelle surtout la famille Amrouche,
dont le rôle dans la préservation d'une grande partie de la
culture kabyle traditionnelle est incontestable.(15)
C'est à Tunis, en effet, que Jean Amrouche publia, en 1940 ses Chants
berbères de Kabylie.
Et après
l'indépendance, quand la culture kabyle était niée et
persécutée en Algérie, c'est à Tunis que fut
jouée pour la première fois sur le sol africain une pièce
de théâtre en kabyle: en 1974 une troupe de Théâtre
de la cité de Ben Aknun (Alger) surprit tout le monde en remportant
le premier prix d'un Festival de Theâtre à Tunis avec "Muhamed
prends ta valise" de Kateb Yacine traduite en tamazight par Ben Muhamed, Aamer
Mezdad, Saïd Saadi et quelques autres.(16)
Et encore tout récemment, c'est à Tunis que Mohamed Fellag a
composé en 1995 sa pièce "Djurdjurassique Bled" (grand prix
de la critique, révélation théâtrale 1997-98, applaudi
par plus de 110 000 spectateurs en deux ans) quand --obligé de quitter
l'Algérie-- il s'y était réfugié pour ne pas
être trop loin du pays, avant de se rendre en France.
Mais en
Tunisie il y a aussi des berbérophones autocthones. Même si
les locuteurs sont réduits à quelques dizaines de milliers,
la langue berbère est encore parlée dans plusieurs villages
du sud et dans l'île de Jerba. Et quelle est la situation des Berbères
tunisiens? Combien sont-ils? Ont-ils une quelconque reconnaissance officielle?
Y a-t-il des études, des enquêtes sur leur langue, leur culture,
leur littérature? Y a-t-il un débat sur la préservation
de leur langue et culture?
Malheureusement,
il faut constater que l'argument "langue berbère" est presque toujours
"oublié",(17) voire
abordé hâtivement et liquidé en quelques lignes dans
les études consacrées aux langues de la Tunisie. On dirait
qu'il y a un véritable "tabou" sur la question.(18)
Dans l'absence
de données rigoureuses, on ne sait pas combien de Tunisiens parlent
encore le berbère,(19) mais
un fait est sûr: étant donné le statut tout à
fait différent des deux langues, aujourd'hui les berbérophones
sont en grande partie bilingues (ce qui est la première étape
vers la disparition), tandis qu'il est rarissime de voir un arabophone qui
parle ou essaie d'apprendre le berbère (et en effet en Tunisie il
n'y a aucune institution où l'on puisse l'apprendre, même pas
à l'université). Et le manque de connaissance de cette langue
interdit l'accès à la culture qui est la culture des ancêtres
de tout nord-Africain.
Le Berbère,
en tant qu'inconnu, est redouté. On peut attribuer à sa langue
tout ce que la fantaisie peut imaginer: patois sans règles, parlé
par des sauvages, langue inventée par le colonisateur pour diviser
les peuples assujetis, amas de dialectes impossibles à écrire
et à étudier, langue sans littérature, langage impur
issu de la corruption de l'arabe, voix des impies qui ne parlent pas la
langue du Coran, etc. etc.
C'est un
phénomène qui peut aller jusqu'à la haine ouverte
envers ceux qui refusent d'abandonner ces patois inintelligibles pour rentrer
au sein de l'arabité. Même dans un pays comme la Tunisie, où
l'infime pourcentage de population de langue berbère n'avance aucune
prétention à un statut privilégié ou protégé,
et donc ne constitue aucune menace à l'unité ou à la
sécurité du pays, les préjugés issus de l'ignorance
sont trop fréquents.
Demandez
à un Tunisien arabophone ce que "berbère" signifie pour lui.
Dans un contexte "touristique" le berbère est une valeur positive:
ça se vend bien. C'est la garantie de l'exotique: le tapis "berbère",
la poterie "berbère", la harissa "berbère". Tout authentique,
tout vraiment "sauvage"... Mais demandez-lui si lui, il est un Berbère.
Ça risque d'être considéré une insulte. Ah, non!
Les berbères sont fort loin d'ici, ils habitent là-bas, quelque
part dans le désert, ils sont en train –heureusement– de disparaître.
Le jugement est très nettement négatif. Et ces préjugés
sont bien perçus par les Berbères, qui se cachent à
l'intérieur des maisons et parlent arabe à l'extérieur.(20)
Ce qui
joue le rôle principal dans la définition de la spécificité
des Berbères c'est surtout la langue et la culture écrite et
orale que la langue véhicule. On ne peut pas réduire la culture
berbère à des techniques de tissage ou de production de la
poterie. Les berbères sont ceux qui parlent le berbère. Donc,
si l'on veut sauvegarder la culture berbère, qui est la culture autochtone
des pays de l'Afrique du Nord, il faut se doter des instruments pour préserver
aussi bien la langue berbère. Il est assez surprenant qu'un pays comme
la Tunisie, qui tient à préserver son patrimoine artistique
"matériel" ne se soucie pas de sauvegarder ce patrimoine frêle
et précieux qu'est la langue berbère, qui garde l'écho
des voix des Tunisiens d'il y a 3.000 ans et qui s'est enrichie pendant les
siècles de mots arabes, romains, phéniciens. Un mosaïque
immatériel qui risque de disparaître à jamais si l'on
ne prend pas des mesures pour sa sauvegarde (introduction de la langue dans
les écoles, soutien à l'impression d'oeuvres en berbère,
espace dans les médias, etc.). Et, à la différence des
mosaïques en pierre, quand une langue est morte, on ne peut plus la
"restaurer".
Comme l'ont
souligné les organisateurs de ce colloque, "l'accès aux langues
doit favoriser une connaissance objective des cultures étrangères,
un respect des différences de l'autre et une approche plus globale
de la diversité culturelle", et si cela est valable pour les langues
et les cultures étrangères, à plus forte raison l'étude
et la sauvegarde de la langue des ancêtres pourra fournir à
l'apprenant tunisien "la possibilité de mieux apprécier sa propre
culture".
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